La « vraie folie » est-elle définie par l’absence de choix ?

Les personnes qui ont des troubles psy / des neuroatypies sont souvent assignées par la société à l’une des catégories suivantes :

  • Ceux qui « n’ont pas le choix » et que la société reconnaît (légalement notamment) comme irresponsable de leurs actes. Ceux-là, aux yeux de la société, sont les véritables « fous ».
  • Ceux qui « ont quand même le choix ». Avec les discours suivants par exemple « Ne te sers pas de ton trouble comme excuse. C’est peut-être difficile, mais tu peux choisir de faire un effort ».

Les valides, quant à eux, se considèrent et sont considérés comme responsables de leurs actes et en mesure de faire des choix.

Dire qu’une personne « a le choix », signifie dans le sens courant que face à une décision, elle dispose d’une large gamme de réponses, et qu’elle est en mesure de sélectionner consciemment et librement l’une d’entre elles.

Cette définition du « choix » me paraît toutefois erronée car personne, pas même les gens les plus « sains », n’a le choix dans ce sens là.

 

Nos choix sont influencés par nos automatismes biologiques et culturels

Voici un extrait d’un texte écrit par Henri Laborit, médecin chirurgien et neurobiologiste du XXe siècle qui réfléchissait à ces questions :

Or, ce que nous appelons liberté, c’est la possibilité de réaliser les actes qui nous gratifient, de réaliser notre projet, sans nous heurter au projet de l’autre. Mais l’acte gratifiant n’est pas libre. Il est même entièrement déterminé. Pour agir, il faut être motivé et nous savons que cette motivation, le plus souvent inconsciente, résulte soit d’une pulsion endogène, soit d’un automatisme acquis et ne cherche que la satisfaction, le maintien de l’équilibre biologique, de la structure organique.

La sensation fallacieuse de liberté s’explique du fait que ce qui conditionne notre action est généralement du domaine de l’inconscient, et que par contre le discours logique est, lui, du domaine du conscient. C’est ce discours qui nous permet de croire au libre choix. Mais comment un choix pourrait-il être libre alors que nous sommes inconscients des motifs de notre choix, et comment pourrions-nous croire à l’existence de l’inconscient puisque celui-ci est par définition inconscient? Comment prendre conscience de pulsions primitives transformées et contrôlées par des automatismes socio-culturels lorsque ceux-ci, purs jugements de valeur d’une société donnée à une certaine époque, sont élevés au rang d’éthique, de principes fondamentaux, de lois universelles, alors que ce ne sont que les règlements de manœuvres utilisés par une structure sociale de dominance pour se perpétuer, se survivre?

Comment être libre quand une grille explicative implacable nous interdit de concevoir le monde d’une façon différente de celle imposée par les automatismes socio-culturels qu’elle commande? Quand le prétendu choix de l’un ou de l’autre résulte de nos pulsions instinctives, de notre recherche du plaisir par la dominance et de nos automatismes socio-culturels déterminés par notre niche environnementale ?

En réalité, ce que l’on peut appeler « liberté », si vraiment nous tenons à conserver ce terme, c’est l’indépendance très relative que l’homme peut acquérir en découvrant, partiellement et progressivement, les lois du déterminisme universel. Il est alors capable, mais seulement alors, d’imaginer un moyen d’utiliser ces lois au mieux de sa survie, ce qui le fait pénétrer dans un autre déterminisme, d’un autre niveau d’organisation qu’il ignorait encore.

Laborit avait une conception assez déterministe de l’humain, avec laquelle on peut ne pas être en accord. Ce texte a toutefois le mérite de mettre en évidence différents éléments qui limitent le « libre choix » :

  • les motivations non conscientes qui biaisent la prise de décision ;
  • les automatismes tirés de l’environnement et du milieu social ;
  • les règles de morale propres à notre époque ;

Quand un choix est influencé, peut-on encore parler d’un « choix » ? Oui, si l’on modifie la définition donnée en introduction.

La définition du choix devient alors la suivante : choisir, c’est sélectionner une possibilités parmi plusieurs. Ces possibilités peuvent être nombreuses comme très réduites. 

Dire à une personne dépressive ou autiste qu’elle « a le choix » est en un sens vrai. Mais cette gamme de choix n’est pas la même que celle dont dispose une personne valide.

 

Le cerveau fait des choix non conscients

Les sciences cognitives ont mis en évidence que beaucoup d’opérations dans le cerveau se passent en-deçà du seuil conscient, comme le montrent par exemple les paradigmes d’amorçage. Le principe est le suivant : on présente à un sujet un stimulus visuel (par exemple, l’image d’un arbre) pendant un temps si court qu’il n’est pas capable de rapporter consciemment l’avoir vu. Quand on lui présente ensuite les images d’une plante et d’une table, il sera pourtant capable de reconnaître plus rapidement la plante (qui est dans la catégorie des végétaux, comme l’arbre) que la table. La perception non consciente de l’arbre a donc influencé sa capacité à répondre à la question qui a suivi.

Il peut paraître absurde de parler de « choix non conscient » vu que le propre du choix, tel que défini en introduction, est justement d’être conscient. Quand on dit à la personne « tu avais le choix », généralement, on parle de choix conscient.

Mais on peut reprendre la seconde définition du choix : sélectionner une alternative/réponse parmi plusieurs possibles. C’est quelque chose que fait notre cerveau, consciemment comme non consciemment. Une synapse (zone de contact entre plusieurs neurones) reçoit des milliers d’informations issus d’une population de neurones. Ces informations sont intégrées et génèrent une « réponse » (potentiel post synaptique). Cette réponse sera différente selon la quantité et le type d’informations arrivant au niveau de la synapse, on peut dans ce sens parler d’un « choix ».

 

Degrés de choix, degrés de liberté

Personne « n’a le choix » si on entend par là la possibilité de sélectionner consciemment et en permanence une réponse parmi une gamme infinie de possibilité. Une personne « saine » est en réalité constamment sous l’influence de ses automatismes, de sa culture, de ses envies… Et elle n’a accès consciemment qu’à une partie des opérations se déroulant dans son cerveau.

Tout le monde a le choix, si on entend par là le fait de sélectionner une réponse en fonction d’un type d’information. Même une personne qui correspondrait à 100% au stéréotype du « fou » ferait des choix.

Plutôt que de considérer de façon binaire que soit on a le choix, soit on ne l’a pas, soit on est libre, soit on est déterminé, il faudrait peut-être définir des degrés et des nuances de choix et de liberté.

Par exemple, une personne qui dispose d’importantes capacités de raisonnement  ou d’autorégulation dispose d’un degré de choix /de liberté plus important qu’une personne chez qui ces capacités sont moindres.

Une personne neuroatypique qui préfère ne pas passer du temps avec les autres « choisit » de ne pas le faire. Mais ce choix est relatif à la gamme de possibilités dont elle dispose, qui est différente de celle d’une personne valide.

 

Qu’est-ce qui peut faire qu’une personne qui a un trouble psy ait un moindre degré de liberté ?

Plusieurs éléments peuvent limiter la gamme de choix de la personne atypique. Il peut s’agir :

  • De la perception d’éléments qui ne sont pas véritablement présents dans l’environnement (hallucinations, illusions…).
  • De schémas de pensée qui biaisent la prise de décision. Par exemple, dans le trouble de la personnalité borderline, le schéma de l’abandon est très activé, donc la personne va avoir tendance à surinterpréter les actes des autres comme de l’abandon, et à « faire ses choix » en conséquence.
  • De capacités d’inhibition plus faibles. Par exemple, une personne TDAH qui a un comportement risqué « choisit » de le faire, vu que le TDAH n’implique pas automatiquement ce type de comportement. Cependant, il est peu honnête de dire que ce « choix » est le même que celui qui existe chez une personne n’ayant aucun problème d’impulsivité.
  • De la souffrance engendrée par certains « choix », qui ne sont alors plus de véritables choix au sens classique vu que les conséquences sont trop lourdes pour l’individu. Une personne phobique sociale peut « choisir » d’aller vers les gens, mais cela va beaucoup lui coûter.

S’intéresser aux possibilités dont dispose la personne, ce n’est pas lui chercher des excuses. Dans le cas d’un acte grave, ce n’est pas légitimer son acte ou donner raison aux agresseurs. C’est simplement faire une distinction entre la personne et les actes.

Dire qu’un trouble psy limite les choix d’une personne ne doit pas non plus amener à considérer que cette personne n’est qu’un automate totalement inconscient, un ensemble de réactions à un stimulus, sans pensées.

Au contraire, à moins d’être dans le coma ou lourdement intoxiquée, cette personne est probablement aussi consciente – ou aussi peu consciente – qu’une personne « saine ». Mais les informations qui arrivent dans le champ de sa conscience (croyances, perceptions, schémas de pensées…) diffèrent de ceux d’une personne saine. Et sa réaction diffère également (logique).

 

Pour aller plus loin sur le sujet

Le texte de Laborit

Vidéo de Science étonnante : le libre arbitre existe-t-il ?

Présentation « libre arbitre et neurosciences »

Les troubles psy viennent-ils d’un manque de « volonté » ?

Les paradigmes d’amorçage masqué en psycholinguistique

 

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